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Entretien avec Fanny Parise, anthropologue

22 septembre 2022

temps de lecture 5 minutes

avatar-auteurChloe Bellanca

Avec le Web3, c’est un peu une deuxième transhumance. Une transhumance virtuelle qui amènerait un monde plus juste, plus équitable, où toutes les valeurs progressistes du moment pourraient enfin voir le jour. 

L’anthropologie a pour mission de mettre à plat la réalité, de désenchanter en quelque sorte les mécanismes et les phénomènes sociaux que l’on étudie. Pour avoir une lecture 360 et pouvoir prendre du recul, décaler le regard et faire ce qu’on appelle des pas de côté. Par rapport à tout ce qui est lié au Web3 et aux cryptomonnaies, j’aurais tendance à dire qu’à chaque fois que l’on a envie de faire un investissement ou que l’on a une offre qui nous paraît séduisante, de s’interroger si le gain immédiat ou le progrès social porté par ces offres-là, en est vraiment un à moyen ou à long terme. 

Ces nouveaux sauvages, c’est donc une élite culturelle qui est en train d’imposer une nouvelle culture légitime, celle de l’écoresponsabilité. Et qui va mettre en place un certain nombre de pratiques où le digital n’est plus perçu comme une fin en soi, mais comme un moyen d’atteindre une nouvelle organisation sociale ou un nouvel idéal de vie. 

Effectivement, selon moi, ces populations font partie des nouveaux sauvages parce qu’ils participent à rendre toujours plus désirables nos modes de vie en mettant à disposition des outils ou des modes de fonctionnement modernes qui s’appuient sur la technologie pour pouvoir assurer une continuité de nos modes de vie et du fonctionnement de nos institutions. Ce qui est intéressant, notamment avec le Web3 et les cryptomonnaies, c’est qu’on va avoir un imaginaire de la subversion, de la contre-culture qui va porter ces mouvements-là à travers les valeurs prônées par ces individus. 

 Alors, il y a différents éléments de réponse. Le premier, c’est qu’il y a eu des pionniers qui se sont dit comment on allait créer de nouvelles manières de faire, et notamment pour les cryptomonnaies, comment on allait proposer une alternative au système financier traditionnel face à la baisse du niveau de confiance via les institutions traditionnelles. Ensuite, on a d’autres individus qui sont un petit peu stratèges de leur quotidien et qui se disent qu’effectivement le monde change, qu’il y a de nouvelles solutions qui sont en train d’arriver. Et s’ils veulent rester dans la course, continuer à proposer des offres, des services ou des expériences désirables, eux aussi doivent investir ces secteurs-là. Et puis, on a le reste de la population qui, eux, entre peur du futur, entre imaginaire aspirationnel qui s’offre à eux et changement de société, ont envie également de faire partie de cette aventure et vont suivre soit les pionniers, soit ceux qui donnent le ton et qui vont eux aussi, contraints ou forcés, mettre un pied dans l’univers du Web3 et notamment dans les cryptomonnaies. 

Aujourd’hui, le Web3 en est à sa phase de réception paradoxalement, même si peu d’individus pratiquent ou sont déjà immergés dans ces univers-là. Du moment où une partie plus importante de la population s’est aperçue qu’il y avait une utilité, que c’était simple d’accès, et bien ceci veut dire qu’on est à la phase de réception de cette invention technologique qui est en passe de devenir une innovation sociale. Par contre, c’est quand même à relativiser parce que dans les faits, que ce soit auprès des personnes que j’interroge ou de l’écosystème dans lequel je collabore, c’est avant tout un imaginaire d’eldorado, de conquête, de nouveaux mondes, de nouvelles terres vierges à explorer. 

Il y a un raccourci qui est fait entre Web3 et métaverse, parce qu’en fait le Web3 va être porté par la décentralisation, la déplateformisation et les univers immersifs. Et dans ces univers immersifs, on a les métaverse qui sont un petit peu l’expression et la réalisation de toutes les valeurs qui vont être prônées par le Web3. Les métaverses aujourd’hui sont présentés soit comme une alternative globale à nos modes de vie, soit comme une réalité alternative avec laquelle les individus pourront composer au rythme de leurs vies, de leurs besoins et de leurs contraintes. Aujourd’hui, les métaverses qui représentent un espoir et qui sont porteurs d’un imaginaire, d’un nouveau monde très fort, ne sont pas si nouveaux que ça dans la réalité, parce qu’on n’est plus sur une extension de la vie physique et de la vie digitale, comme une manière de rendre plus désirables nos sociétés d’abondance qui sont en train de péricliter gentiment. Et ce que je trouve intéressant, c’est que ça offre aux individus la potentialité d’avoir une expérience sans couture et de naviguer entre les réalités en fonction des contraintes qu’ils vont avoir. Et on se coupe un petit peu d’un côté un petit peu plus négatif de la réalité parce que nos rêves et nos aspirations anthropologiques, parce que le fait de naviguer entre des mondes et des niveaux de réalité a toujours existé dans chaque culture. Mais là, la technologie le rend possible. Donc ça pose un problème anthropologique et éthique, si on devient nous-mêmes créateurs, quelle est la place que l’on trouve dans notre vie quotidienne et sur la planète ? 

De manière assez contradictoire. D’un côté, on est sur un changement de paradigme parce qu’on a des populations qui acceptent de faire différemment et qui vont avoir d’autres imaginaires qui vont être notamment portés par l’utopie du Web3, comme l’a été il y a quelques années les pionniers d’Internet. Avec le Web3, c’est un petit peu une deuxième transhumance, celle d’une transhumance virtuelle qui amènerait un monde plus juste, plus équitable, où toutes les valeurs progressistes du moment pourraient enfin voir le jour. Le deuxième élément, qui est plus au niveau de l’imaginaire, où en fait ce Web3 comme nouvelle utopie apparaît aux yeux des individus comme un Eden virtuel, comme un nouvel eldorado, un champ de tous les possibles face à une situation qui va être relativement anxiogène et où le futur va être perçu comme incertain. 

Les univers de cette technologie sont les univers dominants du moment de société dans lequel on vit. Donc il y a à la fois celui de la démesure technologique, où ces nouvelles technologies vont supplanter toutes les croyances et tous les modes de faire que l’on avait antérieurement. On a celui d’un monde comme le nôtre, mais en pire où tous les travers, et tout ce qui ne va pas forcément va être dupliqué et même accentué par ces nouvelles technologies. On a celui, bien évidemment, de l’effondrisme où face à une accélération, une accumulation de ces nouvelles technologies dans notre vie, on arrive vers quelque chose qui va être beaucoup moins technologique pour le coup. Et puis, on a un dernier univers qui va être celui de la décentralisation et du localisme, qui n’est pas forcément incompatible avec celui des nouvelles technologies et qui s’insère plutôt très bien avec celui du Web3. 

 Mon parti pris dès le début de ma carrière en tant qu’anthropologue, c’était d’aller étudier ce qui est très proche de nous à travers une extraordinaire réinvention du banal. Je me suis très vite forgée une conviction, c’est qu’il n’y a pas de meilleur sauvage que nous-même. Et du coup, je me suis mis à explorer la jungle urbaine des contrées occidentales, si proche de nous et pourtant si exotiques. Dans mon dernier ouvrage, “Les enfants gâtés, anthropologie du mythe du capitalisme responsable”, je m’intéresse à une minorité d’individus, une élite culturelle qui participe à façonner le futur de nos modes de vie en créant des rituels, de nouvelles cérémonies sociales qui sont tout autant exotiques que pouvaient l’être des rites plus traditionnels, par exemple en Papouasie Nouvelle-Guinée. 

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