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Les tokens de gouvernance vont-ils tuer la DeFi ?

Julien Moretto – 25 Sep 2020

Il est désormais quasiment impossible de trouver un projet de finance décentralisée sans qu’un token de gouvernance ne lui soit attaché. Pourquoi ce concept s’est-il autant développé en aussi peu de temps, pourquoi crée-t-il autant d’engouement et quelles en sont les conséquences pour l’ensemble de l’écosystème ?

Vous avez dit ‘’décentralisée’’ ?

Dans finance décentralisée, il y a décentralisée. Ce qui signifie que ces projets sont censés ne pas être contrôlés et gérés par une seule entité, mais par l’ensemble de leur communauté. Donc, il suffit de mettre en place un token de gouvernance. Chaque token représente une voix qui peut s’exprimer par le biais de votes sur le devenir et les décisions majeures de la plateforme, en somme un conseil d’administration sur la blockchain.

En 2016 et 2017, certains projets d’ICO avait déjà un problème équivalent : mettre dans les mains de la communauté les jetons correspondant à leur projet, qui ne portaient pas encore à l’époque le nom de tokens de gouvernance, pour aboutir à un fonctionnement décentralisé. Malheureusement, beaucoup d’investisseurs n’achetaient ces tokens que dans un but spéculatif, et ne souhaitaient pas s’investir dans le fonctionnement au quotidien du projet.

On assistait alors à des décisions majeures sur l’avenir d’un projet prises avec 5% des voix, voire moins. Et si l’on exigeait un quorum minimum de voix exprimées, aucune décision ne pouvait alors être prise. 

Les tokens de gouvernance comme incitation à l’utilisation des plateformes

Avec l’avènement de la finance décentralisée, le problème s’est également posé dans les mêmes termes. Des projets comme Compound, Balancer, et Curve ont alors  proposé un nouveau modèle de distribution : les tokens de gouvernance seront distribués aux personnes qui utilisent au quotidien la plateforme, par exemple en fournissant de la liquidité pour effectuer les transactions. De cette façon, seules des personnes réellement impliquées dans le projet recevront les tokens en question, et ce seront évidemment celles qui seront les plus enclines à participer au quotidien et à voter sur les propositions.

Mais ça, c’était la théorie… En pratique, comme tout actif sur une blockchain, ces tokens de gouvernance ont rapidement été échangés sur les marchés, leur cours étant déterminé par l’offre et la demande.

Beaucoup d’investisseurs ont compris que les quelques pourcents que l’on pouvait habituellement gagner sur ces plateformes étaient multipliés par dix ou par vingt lorsqu’on y additionnait la valeur des tokens de gouvernance distribués par ces plateformes. 

L’appât du gain et ses effets néfastes

Cet effet d’aubaine a attiré énormément d’investisseurs et de capital dans l’écosystème DeFi à partir du mois d’avril 2020, mais avec des  investisseurs qui n’étaient pas attirés par le projet technologique proposé par ces plateformes, mais par des gains importants à court terme. Et non seulement ces investisseurs ne sont pas intéressés par la gestion collective de la plateforme en lisant et votant sur les propositions de développement, mais ils se dépêchent de vendre sur le marché les tokens de gouvernance aussi généreusement distribués. On est donc revenu au problème de départ : la sous-représentativité de la gouvernance, et au final la décentralisation de ces plateformes, n’est toujours pas réglée.

Un problème d’autant plus présent qu’à l’exception de quelques plateformes, les créateurs de projets ont conservé pour eux-mêmes et pour leurs investisseurs de la première heure un pourcentage de tokens de gouvernance qui leur permet d’avoir une majorité absolue dans les décisions qui doivent être prises. Même s’ils se refusent à utiliser ces tokens pour voter, qu’en sera-t-il lors d’une période de crise ?

La guerre Uniswap contre Sushiswap

Pire : les plateformes qui se refusent à utiliser les distributions de tokens de gouvernance sont lourdement pénalisées.

C’est ainsi que Sushiswap, plateforme sortie de nulle part, a réussi à cannibaliser les deux tiers de la liquidité d’une des plateformes les plus connues de la DeFi, Uniswap.

Comment ? En proposant les mêmes fonctionnalités, mais en offrant un token de gouvernance, démultipliant ainsi les gains des investisseurs.

La réponse d’Uniswap a été de créer son propre token de gouvernance, dans l’espoir de récupérer ses utilisateurs. Puisqu’on ne peut plus y échapper, la plateforme rejoint ainsi le reste du marché.

L’écosystème crypto face à ses contradictions

Les conséquences de l’avènement des tokens de gouvernance sur le marché de la finance décentralisée sont multiples. Certes, ils ont attiré une quantité de capital gigantesque sur ce marché : multiplication des actifs sous gestion par vingt en un an, explosion de la valorisation de ces projets – ceux qui ont investi dans ces produits n’ont pas à se plaindre, en général – et ces plateformes ont pu connaître un développement sans précédent.

Mais ce mécanisme de distribution fausse la donne, car il ne faut pas l’oublier, les plateformes génèrent ces tokens par un simple mécanisme de création monétaire.

Ce procédé tant honni par l’écosystème crypto lorsqu’il est utilisé par une banque centrale étatique, qui dévalue les monnaies et pénalise tous les épargnants, soudain ne pose plus de problème à personne lorsqu’il est utilisé par les gestionnaires d’un projet de finance décentralisée et qu’il leur permet de multiplier les bénéfices de leur investissement.

Certains projets essaient de corriger ces problèmes : des plateformes rachètent une partie de leurs tokens de gouvernance sur le marché avec leurs bénéfices et les détruisent, augmentant ainsi proportionnellement la valeur des tokens restants et réduisant l’effet de dilution causé par la création monétaire. D’autres essaient de ne rémunérer que les apporteurs de liquidité qui votent réellement sur le devenir de la plateforme. Mais on sent que le marché est toujours à la recherche d’une solution à cette problématique de décentralisation. 

On peut donc légitimement se demander quand la fête s’arrêtera : tant que l’augmentation de la valorisation des projets parvient à compenser la pression à la baisse d’une création monétaire plus ou moins débridée, tout fonctionne. Mais si des mécanismes de contrôle de la masse monétaire ne sont pas implémentés, il faudra bien se demander quelle est la véritable valeur de ces tokens créés à partir de rien et au final pas ou peu utilisés pour leur but premier : la gestion des plateformes qui les distribuent.

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